Nous partageons ici l'analyse de la campagne Riseup4Rojava, au sujet de l'accord de
cessez-le-feu du 29 janvier 2026
À la suite de la résistance menée au Rojava et dans le monde entier, les Forces
démocratiques syriennes (FDS) et le gouvernement de transition syrien du
HTS ont convenu, le 29 janvier, de signer le lendemain un accord de cessez-le-
feu régissant également l'intégration de certaines institutions du Rojava dans
l'État syrien, dont les négociations duraient depuis un an. Si cela a
immédiatement désamorcé la guerre sur le front, chacun sait que les
précédents cessez-le-feu ont été rompus par de nouvelles attaques contre la
révolution. Maintenant qu'il est possible de mettre cet accord en pratique,
nous devons comprendre les intérêts des puissances hégémoniques qui le
soutiennent, comment leurs alliances évoluent et où nous devons exercer des
pressions pour devancer ces puissances et contrecarrer leurs plans.
Pour nous, internationalistes, il est clair que la révolution du Rojava va se
poursuivre. Alors que la population avait fui la ville lors de l'attaque de l'EI
contre Kobanê en 2014 et qu'un petit groupe de combattants et combattantes
du PKK renversait la situation grâce à sa volonté de fer, le Rojava se surpasse
aujourd'hui. Mais, sachant la victoire possible, les habitants et habitantes du
Rojava ont décidé de se rendre par milliers au front, tandis que des centaines
de jeunes ont rejoint le Rojava pour lutter contre l'ennemi. Dans le cadre de la
stratégie de guerre populaire révolutionnaire, la jeunesse est prête à assurer
les gardes nocturnes dans les villes pendant plusieurs jours, des repas sont
préparés pour le front dans les villages et de nouvelle unités sociétales de
défense féminine ont été formées, tout cela depuis la signature de l'accord.
Tout comme la société du Rojava n'a pas reculé d'un pas, nous aussi, en tant
que mouvement de solidarité internationale, restons vigilant.es et prêt.es à
agir.
Un nouveau chapitre dans la guerre au Moyen-Orient et
au Rojava
Tout d'abord, il est important de noter que la guerre qui fait rage aujourd'hui
au Rojava s'inscrit dans le cadre d'un conflit plus large pour la domination
du Moyen-Orient. Le 7 octobre 2023 et les attaques israéliennes qui ont
suivi contre Gaza ont marqué le début d'un nouveau chapitre dans cette
guerre. Les États-Unis et Israël se sont fixé pour objectif d'écraser
définitivement l'hégémonie de l'Iran et de toutes les parties agissant sous sa
direction dans le cadre d'une opération conjointe, afin d'affaiblir davantage
l'influence russe et chinoise. Leur objectif à long terme est d'intégrer le
Moyen-Orient dans le flux capitaliste dirigé par les États-Unis, afin de
prendre le contrôle des ressources et d'établir une route commerciale, en
utilisant le Moyen-Orient comme plaque tournante. Pour ce faire, ils
n'hésitent pas à recourir au génocide, comme à Gaza, ou au renversement
de régimes, comme en Syrie. C'est ainsi que Jolani a été amené à Damas
pour remplacer Assad, dirigeant favorable à l'Iran.
Alors que Jolani et le HTS poursuivaient leur campagne vers Damas, la
Turquie tentait d'écraser le Rojava avec ses troupes mercenaires.
Cependant, ces plans ont finalement été contrecarrés par la résistance au
barrage de Tishreen. En conséquence, nous avons pu assister à un équilibre
des pouvoirs qui a conduit à l'accord du 10 mars 2025. Cet accord a formulé
pour la première fois un cadre pour une éventuelle intégration dans l'État
syrien et a établi les principes et les lignes rouges des négociations. Au
cours des négociations, les délégué.es de la révolution ont plaidé en faveur
de l'intégration afin de contrecarrer la stratégie américaine consistant à
diviser pour mieux régner, car une Syrie divisée en blocs est plus facile à
contrôler qu'une Syrie unifiée. En effet, si la politique parvient à résoudre
les contradictions entre les personnes et les groupes sociaux, la coexistence
démocratique de différents groupes ethniques peut devenir un obstacle aux
plans des puissances hégémoniques qui tentent de contrôler le Moyen-
Orient et de le rendre dépendant des puissances extérieures.
Une intégration fondée sur des principes révolutionnaires clairs pourrait
dissoudre le front militaire en Syrie, créant ainsi un espace pour la lutte
idéologique au sein de la société. Lors des négociations de l'année dernière,
les FDS et l'Administration autonome avaient une position si forte qu'un
accord était sur le point d'être conclu sous la supervision de la France et
des États-Unis. Les conditions posées par les FDS étaient de conserver trois
bataillons sous leur propre commandement et que les unités de défense
féminines, les YPJ, soient reconnues. À la fin de l'année, c'est la Turquie qui
est intervenue, tentant de forcer la révolution à capituler totalement. Alors
que l'influence de l'État turc sur Jolani continuait de croître, le régime de
Damas a progressivement adopté les positions et les discours de la Turquie,
un par un. Il a adopté ses conditions, ainsi que sa propagande contre le PKK
et le mouvement révolutionnaire.
Le 4 janvier dernier, lors des dernières négociations qui ont eu lieu avant la
guerre, un accord aurait pu être conclu, mais la réunion a été soudainement
interrompue en raison de pressions exercées en interne du régime syrien et
par la Turquie. Cette réunion a été suivie, le lendemain, d'une rencontre
entre les États-Unis, le HTS et Israël à Paris. Les puissances hégémoniques
ont convenu, dans leur intérêt respectif, de mener une guerre contre la
révolution avec les forces djihadistes du HTS, de l'EI et de toutes les troupes
mercenaires contrôlées par la Turquie.
C'est sur cette base que la guerre éclata le 6 janvier, avec une offensive
visant à détruire la révolution du Rojava et ses principes de libération des
femmes, d'écologie et de démocratie. C'est notamment l'État turc qui a
alimenté la guerre en fournissant des armes, des drones et des mercenaires.
Il a tenté de briser l'unité des peuples kurde et arabe afin d'affaiblir le projet
d'unité démocratique en Syrie.
Conspiration des puissances hégémoniques
Les États-Unis et Israël ont également joué leur rôle. Alors que les États-
Unis tentent depuis 14 ans de placer le Rojava sous leur contrôle, ils ont dû
admettre que cette tentative était vouée à l'échec. C'est une autre raison
pour laquelle Jolani a été mis en place comme une marionnette suivant les
directives des États-Unis et d'Israël. C'est également pourquoi ces
puissances ont une fois de plus poussé Jolani à lancer une offensive en
Syrie. L'objectif de ces deux puissances était notamment de prendre le
contrôle des prisonniers de l'EI. La voie vers leur objectif ultime, qui est de
repousser l'hégémonie iranienne, semble également passer par l'Irak, avec
la possibilité d'une intervention dans ce pays pour attaquer la militia Hashd
al-Shaabi, proxy de l'Iran. Pour préparer cette étape, les États-Unis ont
besoin de contrôler la frontière entre la Syrie et l'Irak, ce qu'ils ont obtenu
grâce à la récente guerre.
L'Union européenne et ses États membres ont entamé un vaste processus
de normalisation avec Jolani et son régime HTS. Des centaines de millions
d'euros affluent vers l'État syrien, ses institutions et son gouvernement. Le
dénominateur commun de pratiquement tous ces accords repose avant
tout sur le fait que Damas recevra les réfugiés syriens qui vivent
actuellement en Europe. Deuxièmement, l'UE veut s'assurer une position
privilégiée en matière d'accès aux marchés et aux ressources.
D'autres forces, telles que l'Arabie saoudite et le Qatar, ont contribué à
renforcer le nationalisme arabe grâce à leurs investissements. Le Qatar a
également utilisé le média d'État Al-Jazeera pour diffuser les discours et les
fausses informations nécessaires afin de délégitimer les FDS, légitimer le
régime de Jolani et inciter au conflit arabo-kurde, ouvrant ainsi la voie à
l'offensive militaire.
Sur cette base, toutes les forces djihadistes, du HTS à Daech en passant par
les troupes mercenaires turques, se sont réunies pour attaquer les deux
quartiers de Sheikh Maqsoud et Ashrafiye à Alep.Dans l'ombre des fausses
informations diffusées par Al Jazeera, l'agence d'État syrienne SANA et les
médias turcs, plusieurs centaines de nos camarades ont résisté à des
dizaines de milliers d'assaillants, opposant leur volonté et leurs tactiques de
guérilla révolutionnaire à leurs chars. C'est cette semaine qui a créé l'esprit
de résistance qui a soutenu le mouvement de solidarité et construit la
défense du Rojava.
Une attaque contre la révolution est une attaque contre la démocratie
et la révolution des femmes
Lorsque la guerre s'est étendue aux principales régions du nord-est de la
Syrie, l'objectif des puissances hégémoniques était de déclencher une guerre
entre Kurdes et Arabes dans les villes arabes de Raqqa, Tepqa et Deir
ez-Zor. Pour contrecarrer ce plan, les FDS/YPJ ont décidé de se replier vers
les zones à majorité kurde.De nombreuses tribus arabes ont changé de
camp par opportunisme. Dans le même temps, d'innombrables femmes et
jeunes arabes restent engagé.es dans la révolution et prouvent que le projet
d'unité kurde-arabe ne peut échouer.
Les attaques contre les femmes ont été particulièrement violentes dans les
villes prises par les troupes du régime. Avec la philosophie de la révolution
des femmes, l'EI a déjà été vaincu à Kobanê en 2014/15. Ce sont les mêmes
forces et la même mentalité qui ont tenté aujourd'hui de se venger de la
révolution. C'est pourquoi ils ont détruit en particulier les institutions
féminines et ont même incendié les maisons privées de femmes organisées.
Les FDS ont décrit l'offensive de ces dernières semaines comme deux fois
plus forte que l'attaque de l'EI il y a dix ans. Elles ne voulaient pas seulement
se venger, mais aussi anéantir la révolution.
Cela signifie également que si la guerre qui sévit aujourd'hui en Syrie n'est
pas stoppée là-bas, elle pourrait se propager demain à l'Irak, menaçant les
projets révolutionnaires à Shengal et Mexmûr, pour finalement atteindre les
montagnes libres du Kurdistan, à Garê et Qandîl. Partant du Rojava, ces
puissances visent à éradiquer la révolution partout où elle se développe.
La puissance d'une société organisée brise l'offensive
Ils ont assiégé Kobanê et ont étendu le front à toutes les villes kurdes. Le
Rojava s'est soulevé contre cette attaque, a déclaré la mobilisation générale
et les différentes parties du Kurdistan ont uni leurs forces. Partout en
Europe, en Abya Yala (Amérique du Sud) et dans le monde entier, les actions
et les manifestations ont démontré la force d'une société organisée.
L'expérience de la victoire sur Daech à Kobanê a donné aux gens la
confiance nécessaire pour se rendre au Rojava et sur les lignes de front,
déterminés et prêts à défendre la révolution dans l'esprit de Kobanê.
Chaque action menée dans le monde entier a renforcé la lutte au Rojava. Le
niveau élevé de résistance a fait prendre conscience à l'ennemi des pertes
importantes qu'il subiraits'il poursuivait son offensive. La résistance et la
mobilisation au Rojava, dans tout le Kurdistan et dans le monde entier ont
contraint les puissances hégémoniques à revoir leurs calculs.
Plus important encore, la Turquie craint qu'en réponse à une guerre ouverte
contre le Rojava, l'ensemble du Kurdistan, en particulier le Bakur (Kurdistan
du Nord/Turquie), ne se soulève, brisant ainsi le soi-disant processus de
paix. La crise interne, que l'État turc a tenté de dissimuler pendant des
années derrière une guerre extérieure, pourrait atteindre un point de
basculement. D'autre part, la Turquie court le risque qu'une victoire de
Jolani ouvre finalement la voie au projet de route commerciale d'Israël et
exclue la Turquie des plans des États-Unis.
Sur cette base, les négociations ont abouti grâce à la force de la révolution.
Car la révolution au Rojava ne repose pas sur le pouvoir d'une force
extérieure, mais sur celui de la société, au Kurdistan et dans le monde
entier.
Passez à l'action !
C'est pourquoi il est plus important que jamais de maintenir la pression
dans les rues et dans l'action afin de garantir que l'accord soit mis en œuvre
selon nos conditions et nos principes.Agissez là où vous vivez contre ceux
qui collaborent avec le régime HTS : les gouvernements, les entreprises, les
ONG. Agissez pour délégitimer et priver de financement le HTS. Montrons
au monde la réalité : la ligne de front entre la révolution des femmes et la
mentalité de Daech se trouve en Syrie. Il est de notre responsabilité de
garantir les acquis de la révolution des femmes et de démanteler les
intentions djihadistes et fascistes du régime syrien.
Prêts à défendre
Le Rojava reste menacé et la situation reste incertaine. Dans le même
temps, l'accord signé offre également des opportunités. Il prévoit
notamment que toutes les personnes déplacées puissent retourner chez
elles. Afin de mettre en œuvre le retour à Afrin, Serêkanîyê, Sheikh
Maqsoud, Ashrafiye et dans les autres villes, une pression internationale
importante est nécessaire.
Si le cessez-le-feu peut être maintenu, cela réduira la menace immédiate de
guerre et ouvrira de nouvelles perspectives. Le projet de la révolution en
Syrie consiste à dissoudre la ligne de front. Cela ne signifie pas la fin de la
révolution ou de l'autodéfense, mais plutôt le passage d'une lutte militaire à
une lutte politique et sociale. Ce régime célèbre le accord de cessez-le-feu
comme une victoire pour lui, alors qu'en réalité, il contrecarre les plans des
puissances hégémoniques qui veulent noyer le Moyen-Orient dans les
massacres et la guerre. Le danger d'un génocide demeure. Mais sachant que
l'autodéfense de la révolution est inébranlable, cette nouvelle phase offre la
possibilité d'unir toutes les luttes pour la liberté en Syrie.
Coordination RiseUp4Rojava, 7 février 2026
Vous pouvez consulter l'analyse au format PDF ici