Sur la terre du Kurdistan colonisé – discussion avec Joseph Andras

Juil 8, 2023Expériences et analyses, Femmes, Internationalisme

Azadî, militant kurde anticolonial, a rencontré Joseph Andras, auteur du livre Nûdem Durak – Sur la terre du Kurdistan paru aux éditions Ici Bas, dans la collection “Les Réveilleurs de la nuit”. Discussion avec un auteur qui ramène la question anti coloniale au coeur du combat kurde.

Votre livre sur Nûdem Durak entremêle le récit de votre rencontre avec la vie de cette jeune femme kurde emprisonnée par le régime colonial turc, parce que artiste kurde engagée, et des passages écrits par Nûdem elle-même, en italique. Cela m’a fait penser à votre premier livre, De nos frères blessés : on y lisait à la fois le récit de la fin de la vie de Fernand Iveton – seul Européen à avoir été exécuté par la France lors de la guerre de libération algérienne – et le récit de sa rencontre avec Hélène, l’amour de sa vie. Comme si pour comprendre une histoire, il vous fallait revenir à ses origines, à ses prémices…
Ce n’est pas un rapprochement voulu, en tout cas. Je reviens également dans Kanaky sur la vie du militant indépendantiste Alphonse Dianou avant qu’il ne soit tué par l’armée française en 1988. Ou, quoique différemment, sur les années de formation idéologique d’Hô Chi Minh, à Paris, dans un autre livre. Ça me semble relever de la logique : pour saisir un geste ou une séquence circonscrite, il faut appréhender tout ce qui a précédé. Tout ce qui a bâti, échafaudé, déterminé ce geste ou ce temps. On ne comprend rien à la tentative de sabotage de Fernand Iveton si on ne sait pas ce qui l’a structuré, individuellement et collectivement. Quand on parle d’un individu, on parle toujours d’une architecture sociale, d’un ensemble historique. On joue avec les focales : plan rapproché et panoramique. C’est pareil pour Nûdem Durak. Pourquoi une jeune femme s’obstine-t-elle, malgré les menaces et la prison, à poursuivre ses activités musicales ? Elle sait que l’État turc va tout faire pour la briser – elle comme ses camarades. Mais elle continue. Car elle est porteuse d’une mémoire ample : son peuple opprimé de longue date, des proches disparus, son village natal rasé par l’armée en 1994, sa très brève scolarité marquée par le racisme institutionnel, sa langue interdite durant son enfance… Il y a également des paramètres subjectifs, psychologiques, que je ne néglige pas. J’essaie d’embrasser l’ensemble de ces plans dans chacun de mes livres.
Votre dernier livre est une magnifique porte entrouverte sur l’histoire des Kurdes. Nûdem est une fille du Kurdistan et, en tant que telle, elle représente, oui, une part de notre histoire à nous, les Kurdes. Vouliez-vous faire prendre conscience à vos lecteurs de la réalité coloniale que subissent les Kurdes à travers Nûdem ?

« parler de Nûdem Durak revient à parler du peuple kurde et du Moyen-Orient, incontestablement »

Dans un des tomes de ses Situations, Sartre indique que son but est d’essayer « de faire apparaître la rencontre entre le développement de la personne » et « le développement de l’Histoire ». Je tâche de poursuivre cette ambition. Je n’ai pas une lecture individualiste de l’individualité. J’ai besoin, pour écrire, de poser mon regard sur un autre regard. J’ai besoin de fixer mon attention sur des contours précis, nets, singuliers. J’ai écrit une sorte de fresque révolutionnaire, avec Pour vous combattre, mais mon instinct d’écrivain me pousse d’abord, je crois, en direction de la personne. Je pourrais même dire de l’âme, malgré le poids d’un tel mot. Mais, comme je vous le disais, la personne est toujours prise dans un entrelacs social, historique et économique. Une âme se déplie jusqu’à couvrir, parfois, de larges espaces terrestres. Je pense à un livre de poésie que j’ai publié sur le port du Havre. Il y est personnifié. Et, racontant sa vie, il raconte 500 ans de l’histoire du monde. Donc parler de Nûdem Durak revient à parler du peuple kurde et du Moyen-Orient, incontestablement. Et de l’Europe, de l’Occident. L’histoire kurde commence à être de plus en plus connue. Les livres à ce sujet se sont multipliés ces dernières années. Ce qui l’est moins, connu, c’est la composante coloniale de cette question. La lutte kurde n’est que rarement lue à l’aune anticolonialiste ou décoloniale. Elle n’occupe pas, dans le champ anti-impérialiste mondial, la même position que, par exemple, la Palestine. Alors que les intéressés – je pense en particulier aux organisations encadrées par le KCK, en Irak, en Iran, en Syrie et en Turquie – se définissent explicitement comme des militants anticolonialistes. Nûdem passe son temps à évoquer les « colonisateurs ». Il est certain que j’ai tenu à souligner cet élément.

Tout a commencé, pour vous, avec un reportage de 9 minutes diffusé par Al Jazeera. Il exposait l’histoire de la chanteuse kurde à la veille de sa dernière incarcération, en avril 2015. Quelle a été votre réaction face à ce reportage ?

J’allais vous dire que je suis tombé dessus « par hasard », mais ça ne serait pas tout à fait exact. Je m’intéressais à cette question, au sens large, depuis plusieurs années. Comme je m’intéresse, depuis plus longtemps encore, à ce qui a trait au Moyen-Orient. Je ne me souviens plus de quelle façon ce reportage est arrivé jusqu’à moi. Toujours est-il que, oui, c’était en consultant le site d’Al Jazeera. La journaliste, stambouliote, y exposait l’histoire de cette chanteuse inconnue hors sa région natale. Son avocat de l’époque était interviewé, ainsi que son frère. On y voyait sa famille, son village, le centre culturel qu’elle animait. Il me semble qu’il y a souvent, au départ de mes livres, du moins de plusieurs d’entre eux, une secousse. Affective plus qu’idéologique – l’idéologie précède. J’ai découvert Iveton d’une semblable manière : je connaissais déjà bien l’histoire de l’Algérie, de la guerre, je m’étais rendu là-bas à plusieurs reprises. J’ai découvert Dianou par un film, qui m’avait légué une série de questions. Ce sont elles qui m’ont conduit à me rendre en Kanaky. Je voulais tenter d’y répondre, pour moi, d’abord. Je ne savais pas, m’y rendant, si un livre en sortirait. Ce livre a été le fruit de cette réflexion à voix haute, on pourrait dire. C’est un peu de même nature pour Nûdem Durak : ce modeste reportage m’a affecté. Il fallait bien que je fasse quelque chose de ces affects sombres. Ceux-là produisent toujours de l’impuissance, de l’amertume. Affecté et questionné : comment est-ce possible d’être condamné à 19 ans de prison pour des chansons, fussent-elles « engagées » ? J’ai donc voulu comprendre, creuser, examiner. Je suis entré en contact avec elle, avec sa famille. Je suis parti là-bas.

C’est ainsi que vous en êtes arrivé à écrire un livre ?

Oui. Mais pas tout de suite. Du temps s’est écoulé avant que je ne me décide à le faire – plusieurs années d’échanges réguliers, deux autres départs vers le Kurdistan. Kanaky m’a pris trois ans. Ce dernier livre quatre, si on compte, donc, la totalité du temps où cette question, ces personnes m’ont habité, souvent au quotidien.

Votre livre n’est, en effet, pas seulement le récit de Nûdem : il est celui de millions de Kurdes qui ont subi les pratiques coloniales turques, perses ou arabes. Un exemple est l’école : Nûdem semble fascinée par celle-ci, dès son plus jeune âge. Elle attend avec impatience d’y rejoindre son frère, d’apprendre, de jouer, de rire, de vivre. Mais elle va vite déchanter et l’abandonner. La réalité coloniale la rattrape : comme toujours, l’école est un instrument de la colonisation.

Oui, c’est exactement ce qu’elle raconte dans le manuscrit qu’elle a écrit en prison. C’est un livre qu’elle espérait pouvoir publier un jour, en langue turque. Elle a pu le faire sortir de cellule et j’ai pu le récupérer. Des camarades l’ont traduit et son livre compose la moitié du mien. Du nôtre, devrais-je dire. Mais, pour des raisons juridiques évidentes, je ne souhaitais pas lui faire endosser, possiblement, des mots qui n’étaient pas les siens.

Son histoire est aussi celle de ma mère, de mon père et de tous les membres de ma famille. L’école coloniale turque les a broyés, beaucoup ont vite abandonné. Très tôt, le colonisé se confronte à la colonisation : dans le cas de Nûdem, c’est dans la musique qu’elle ira se réfugier afin de chanter sa colère et sa dignité. Plus tard, elle enseignera la musique à son tour. Elle démontre ainsi toute la dignité et la force du colonisé face aux colons. C’est d’ailleurs un objectif de votre livre : ne pas s’apitoyer sur son sort mais comprendre sa force et sa dignité, honorer ses valeurs et ses combats.

Je parlais tout à l’heure du sentiment d’impuissance. Revenons-y. La souffrance, tout le monde le sait, peut désarmer. Je ne souhaitais pas produire un livre de désolation, de déploration. La littérature du tourment a sa valeur, mais je lui préfère, politiquement, la littérature conflictuelle, insoumise, réfractaire. Je n’apprécie pas l’idée de laisser le lecteur seul avec sa peine. Le livre se conclut explicitement sur un appel à mener campagne. À s’impliquer. Tout comme, en tout cas je l’espère, Kanaky est porteur d’une colère vivante – d’autant que la lutte indépendantiste kanak est active à l’heure où nous discutons. S’il y a des vaincus, c’est qu’il y a des vainqueurs : il faut les désigner. S’il y a des prisonniers, c’est qu’il y a des geôliers : il faut mettre au jour leur pouvoir, leurs réseaux, leurs complices. Et il y a des victimes, oui, mais la victime, étymologiquement, c’est la bête livrée, offerte au sacrifice. Je ne raconte pas ce genre d’offrandes. Je raconte des gens qui, un jour, alors qu’ils auraient pu épouser la pente du monde – Iveton était un simple ouvrier, Dianou voulait être prêtre et Durak aurait pu se contenter de jouer sagement de la musique –, ont décidé qu’un monde moins pourri pouvait naître de ce monde. Ils ont contrarié le cours des choses. Ce ne sont pas des « héros » : ce sont des gens du commun qui, embarqués dans un processus politique, éthique, bifurquent ou s’obstinent. Ces trois-là n’ont aucune existence officielle : on n’en fera pas des statues. Nûdem est la première à le dire : des gens comme elle, il y en a des milliers dans les prisons turques. Je crois qu’elle n’aimerait pas qu’on s’apitoie sur son sort. Comme me l’a confié l’artiste kurde Zehra Doğan, elle aussi prisonnière, un temps : les détenues ne veulent pas de nos regards pathétiques. Elles veulent qu’on porte leur colère et leur ténacité.

« Le livre se conclut explicitement sur un appel à mener campagne. À s’impliquer. »

Depuis la révolution au Rojava, il y a, en France, de nombreux livres sur le PKK, les YPG/YPJ, le Rojava et son projet politique. Parfois, le caractère anticolonial de la lutte kurde disparaît derrière tout ça. Votre livre m’est donc apparu comme une bouffée d’air !

Merci. Il y a de la méconnaissance, parfois, et de l’instrumentalisation, souvent. Mettre sur la table la question coloniale coûte plus cher que de s’en tenir, mollement, à une défense de la « démocratie », « des femmes » ou de la « laïcité ». Car, par-delà les évidentes spécificités, il y a quantité de continuums coloniaux et impérialistes. Ils ont été abondamment démontrés. Les colonialistes agissent, peu ou prou, de la même façon partout sur Terre. Un ancien dirigeant turc a lui-même admis, en 1926, qu’il convenait de traiter les Kurdes comme ont été traités les Amérindiens : « ils doivent disparaître ». Hitler en personne a fait savoir qu’il s’était, politiquement, idéologiquement, inspiré du génocide des Premières Nations et de la politique des Britanniques en Inde. Mais penser la question coloniale kurde, c’est se cogner à deux types d’aveuglement : celui qui, au Nord, refuse d’intégrer sa propre histoire coloniale et néocoloniale ; celui qui, au Sud, n’entend le colonialisme que comme une pratique propre au Nord.

Nous avons différents moyens de résistance, notamment la musique. Frantz Fanon écrivait dans Les Damnés de la terre : « La culture nationale est l’ensemble des efforts faits par un peuple sur le plan de la pensée pour décrire, justifier et chanter l’action à travers laquelle le peuple s’est constitué et s’est maintenu. La culture nationale doit donc se situer au centre même de la lutte de libération que mènent ces pays. » Nûdem écrit quant à elle : « L’art est la voix du peuple : je m’y vouerai, consciente des responsabilités morales que ça suppose. L’identité du peuple, voilà le combat que nous allions mener. » Votre livre est, pour moi, un hommage à tous ces musiciens, danseurs, chanteurs, poètes, écrivains qui ont participé à la préservation de la culture kurde.

Nûdem accorde une place centrale à la culture. Peut-être même plus qu’à l’idéologie politique, à la politique programmatique. C’est une fervente défenseure des droits culturels et linguistiques de son peuple. Mais c’est là, comme vous le soulignez très bien avec Fanon, un trait commun à toutes les résistances populaires. Quand une identité est à ce point écrasée, traquée, broyée, quant une langue est ainsi proscrite, surtout dans une civilisation orale, quand un pouvoir en vient à produire chez certains, chez certaines, la honte d’être ce qu’ils sont, la honte de leurs habitudes, de leur passé, de leurs parents, il est bien compréhensible qu’il faille, comme Nûdem, comme tant d’autres, valoriser, survaloriser la question culturelle. Albert Memmi en parle bien dans son fameux livre. Le colonisé, quand il s’affirme, « se revendique avec passion ». Et comme il a été banni de l’universalité par les détenteurs autodésignés de la Civilisation – ici, la turquicité –, il revendique généralement, d’abord, ce qu’il a en propre. Je me souviens d’un homme kurde confiant à une autrice et militante française, Jacqueline Sammali : « C’est dans notre tête, qu’ils ont mis ce mal. Dans notre tête c’était comme écrit : “Tout ce qui est kurde, ça ne vaut rien”… Nous-mêmes nous nous méprisions. » L’art, dans ce combat individuel et collectif, ne compte alors pas pour peu.

Il y a un passage du livre qui fait écho à mon exaspération face à la récupération néfaste faite par les médias occidentaux de la cause kurde. Vous écrivez : « [Les médias occidentaux] louent “les Kurdes” comme “rempart”, ils louent le “monde libre” dont ils sont les “alliés”. “Ils manquent rarement une occasion de louer leurs femmes, ces “amazones” aux “cheveux libres” belles comme des actrices américaines. » Avez-vous cherché à déconstruire le discours orientaliste ?

Plus que ça : à le foutre en l’air. La question kurde a quelque temps occupé le devant de la scène médiatique, lutte contre Daech oblige. Les images des combattantes YPJ ont fait le tour du monde. Et, pour s’en tenir au cas français, le bloc libéral a façonné un discours homogène. Je dis le « bloc libéral » car ça me semble définir assez bien cette zone journalistique, intellectuelle et culturelle. Il y a eu des livres en quantité, des reportages, les tirades de Bernard-Henri Lévy, le ridicule long métrage de Caroline Fourest – « un très bon exemple de ce qu’est l’orientalisme », comme l’a dit une habitante du Rojava. Cet intérêt a même pu déborder ce bloc : je pense à des soutiens émanant de la droite radicale – voyez Marine Le Pen, ou Ivan Rioufol qualifiant « les Kurdes » de « lanceurs d’alerte ». Donc une question se pose : comment une formation militarisée issue du marxisme-léninisme a-t-elle pu séduire des contre-révolutionnaires, des notables, voire des racistes ? La réponse est la suivante : il a fallu composer un récit compatible avec le climat libéral ou occidentaliste. Donc expurger le socialisme, l’abolition du capitalisme, la critique de l’État-nation. Expurger le fait que les Kurdes sont majoritairement musulmans. Et célébrer un discours démocratique, laïc et féministe totalement déconnecté des réalités régionales – les révolutionnaires kurdes ne se réclament pas directement du mot « féminisme », par exemple, mais promeuvent le concept de « jineolojî ». On connaît tout ce soliloque dégueulasse sur les « amazones kurdes » dévoilées. Cet éloge, plus ou moins explicite, conscient, des bons Kurdes face aux Arabes arriérés. Les révolutionnaires kurdes ne se sont pas battus « pour nous » : ils ont fait la peau aux fascistes, aux théocrates qui voulaient leur peau. Et c’est très bien ainsi. Ils ont tenté de mettre en place un nouveau pouvoir révolutionnaire qui, comme toute révolution authentique, répand ses ondes sismiques un peu partout. D’où l’intérêt, évident, des marxistes, des anarchistes, des socialistes de tous les continents pour cette expérience de premier plan.

« Les révolutionnaires kurdes ne se sont pas battus “pour nous” : ils ont fait la peau aux fascistes, aux théocraties qui voulaient leur peau. Et c’est très bien ainsi. »

Comment ne pas penser à Jîna (Mahsa) Amini et aux révoltes qui ont suivi sa mort en Iran, au Baloutchistan et au Rojhelat ? Le slogan kurde « Jin, Jîyan, Azadî » est devenu un slogan international, mais dénaturé de tout son sens historico-politique. C’est pourtant un slogan anticolonial magnifique. De même, ces médias ne cessent de nommer Jîna par son nom perse imposé par l’État colonial iranien…

Oui. Qui a dit que c’était un slogan issu du PKK et du mouvement révolutionnaire kurde ? Presque personne. Nous devons, du reste, nous tenir derrière les Iraniens révoltés. Nous devons essayer de relayer leurs revendications autant qu’il est possible. Et, dans le même temps, nous devons nous opposer aux manœuvres libérales occidentales : bien sûr que la contestation iranienne ravit nos bourgeois, bien sûr que la question du foulard fait l’objet de basses magouilles. Et alors ? Ce n’est pas un problème. Depuis quand la lutte politique est-elle un espace confortable ? Ouvrons deux fronts, trois fronts, dix fronts si il le faut. Si nous nous taisons, par paresse, par aisance, par lâcheté, nous faisons gagner nos adversaires et nos ennemis, ici, et nous trahissons nos camarades, là-bas. Tout ce que nous ne contestons pas à la bourgeoisie, nous lui offrons sur un plateau.

« La justice ne redoute pas de “faire le jeu” du camp d’en face : elle jette la lumière sur chaque recoin, elle défait jusqu’au dernier pli, elle ouvre des fronts autant qu’il est besoin », écrivez-vous à ce propos dans votre livre.

C’est exactement la même idée, oui. Je nous trouve – quand je dis « nous », je songe à tous ceux, à toutes celles qui aspirent, pour le dire simplement, à un monde plus juste – souvent craintifs et complaisants. Nous n’aimons rien tant que balancer la poussière sous les meubles, l’air de rien. Nous n’aimons pas sortir de la ligne collectivement établie. Nous pensons avant tout à ce que dira l’ennemi de ce que nous disons. Nous tremblons face à la contradiction et l’impureté. Mais tout le XXe siècle est là pour le prouver : nos silences, nous les payons plus tard au décuple. Les communistes orthodoxes se sont tus sur les saloperies du stalinisme au nom d’une digne cause : le mot « communisme » est désormais quasiment inutilisable – les trotskystes ont tenté de lui maintenir la tête hors de l’eau, mais ils ont toujours été minoritaires. Et chassés à mort par les orthodoxes. Sartre a pensé qu’il aurait fallu cacher le massacre de Melouza, commis en 1957 par un FLN gagné par des pulsions autoritaires, lesquelles pulsions s’ancreront une fois installé au pouvoir. Sartre compte pour moi, mais, là, il s’est planté. On peut très bien appuyer la lutte contre le colonialisme français et s’élever contre l’exécution d’Abane Ramdane. On peut parfaitement soutenir les résistants vietnamiens et se dresser contre celle de Tạ Thu Thâu. On peut mieux que pouvoir : on doit. Le monde pue et les gens boitent : qu’on compose à partir de ça. Je crois que la vérité est, in fine, révolutionnaire. Au jeu du tripotage et de la fraude, l’ennemi sera toujours plus fort que nous – son monde est tout entier bâti sur le mensonge de l’inégalité, déjà. Je comprends tout à fait que, pris dans une logique de guerre, de mort, de sang, il faille parfois couper court. Ne pas finasser. Mais quand on fait profession d’idées, quand on est un intellectuel ou un militant, cette épaisseur, cette lourdeur de la pensée ne répond à rien. L’intellectuel doit dire les choses comme elles sont crûment. Péguy a écrit : « Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. » Je crois que c’est la tâche première de ceux, de celles qui font des livres ou des tracts, qui analysent et veulent transformer l’ordre social.

La phrase que je citais vient conclure un sujet important abordé dans votre livre : les liens Palestine-Kurdistan. Ils me sont très précieux. Ce sont deux peuples colonisés qui luttent à quelques centaines de kilomètres l’un de l’autre contre leur occupant. Deux peuples qui ont lutté ensemble au Liban contre Israël en 1982.

Ce qui est peu dit, d’ailleurs. Le PKK et l’OLP se sont battus cote à cote contre Israël. L’organisation kurde y a perdu des combattants.

Les contradictions internes aux luttes anti-impérialistes conduisent malheureusement chaque peuple à s’allier avec des alliés de circonstance qui peuvent être les ennemis de l’autre peuple colonisé, voire les colons eux-mêmes. Votre phrase – et ce passage du livre – est un bel exemple de posture militante conséquente face à ces contradictions. Que conseillerez-vous à nos lecteurs concernant la solidarité commune aux luttes palestiniennes et kurdes malgré leurs alliances respectives antagonistes ?

Je ne me sens pas de « conseiller » quelqu’un, mais je peux dire ce que j’ai en tête à ce sujet. Prenons deux plans. Le monde puis la France. Les Kurdes, vous le savez mieux que moi, sont divisés : le Kurdistan irakien collabore avec la Turquie, laquelle Turquie colonise le Kurdistan syrien aux côtés de djihadistes. Les révolutionnaires kurdes ont été contraints, au nord de la Syrie, de s’allier avec les États-Unis pour faire face aux multiples assauts, lesquels États-Unis avaient contribué à la capture d’Öcalan, chef du PKK, en 1999. L’État français a, d’une main, aidé les combattants du Kurdistan syrien et, de l’autre, dénoncé le PKK et emprisonné certains de ses militants sur le sol français. Un sac de nœuds. Le Kurdistan affronte de concert le nationalisme perse, arabe et turc. Les impérialismes régionaux ont toujours brisé les revendications démocratiques kurdes. Les Kurdes, ce sont donc les séparatistes, les séditieux, les traîtres, les alliés des Occidentaux – bref, ils formeraient un deuxième Israël. Nasrallah, le chef du Hezbollah, a d’ailleurs dit voir dans l’autonomie kurde irakienne la main d’Israël et des États-Unis. Et, évidemment, Netanyahu a dénoncé les agissements d’Erdoğan à l’encontre des Kurdes. Des drapeaux israéliens ont même flotté au Kurdistan irakien. De l’autre côté, on n’a jamais oublié qu’Arafat a chaleureusement salué Saddam Hussein le génocidaire. On voit Erdoğan apporter un soutien répété à la Palestine – soutien illusoire puisque le gouvernement turc collabore, dans les faits, avec le pouvoir israélien. On voit le Hamas louer, par la voix de Khaled Mechaal, la politique expansionniste et criminelle dudit Erdoğan.

« Nous disons que la victoire vietnamienne a été la victoire des Français en ce que les Français ont retrouvé leur humanité quand les Vietnamiens se sont libérés d’eux. . »

Mais tout ça devrait être secondaire, au fond. On sait très bien comment fonctionnent l’ordre mondial et les conflits armés. Intérêts, rapport de forces, épingle du jeu, etc. Que les dirigeants parlent et que les défenseurs de la justice s’organisent ! Et pour s’organiser, il faut quelques principes fonctionnels. Si nous voulons la justice, la dignité, la liberté et l’égalité, nous sommes socialistes – quel que soit le mot qu’on désire employer. Et si nous sommes socialistes, nous sommes internationalistes et nous voulons la même chose pour tous. Nous ne faisons pas le tri dans nos principes. Nous ne nous livrons pas aux menus trafics chauvins, aux combines étroites, aux grands écarts ou au mutisme. Nous soutenons ainsi le Sahara occidental face à la monarchie marocaine et les indépendantistes kanak face à la France, nous soutenons d’un même élan les forces émancipatrices kurdes et palestiniennes, nous saluons comme nos aînées Louise Michel et Dulcie September, nous disons que la victoire vietnamienne a été la victoire des Français en ce que les Français ont retrouvé leur humanité quand les Vietnamiens se sont libérés d’eux. Penser le socialisme, c’est pouvoir dépasser ce genre d’impasses. Et malgré ces tensions qu’il ne faut pas nier, nous disposons d’ores et déjà d’un solide socle pour penser ensemble les questions kurde et palestinienne.

Vous avez des exemples précis en tête ?

Je ne vais prendre que quatre cas. Un des cadres du PKK, Mustafa Karasu, a déclaré qu’il y avait des parallèles à établir entre « le génocide des Kurdes en Turquie, le sionisme israélien et le régime d’apartheid en Afrique du Sud ». Leïla Khaled, figure légendaire du FPLP, s’est rendue au chevet de Leyla Güven, célèbre militante kurde harcelée par le pouvoir turc. Un combattant kurde, arrêté par Israël, a écrit ce poème : « Si vous connaissez le Viêtnam, vous connaissez le Kurdistan… un nouveau Viêtnam dans nos cœurs », ajoutant : « Au prisonnier sans défense de Diyarbakır, à la feuille d’arbre du Viêtnam, à l’être vivant d’Hiroshima et de Nagasaki, au bébé orphelin de Sabra et Chatila. » Enfin, Can Polat, combattant du PKK, a écrit à l’écrivain palestinien, Mazen Safi : « Que chacun se rende compte que le sang kurde et arabe était et est toujours uni, pur, pour la défense de la dignité et de la liberté des peuples kurde et palestinien ». Cette histoire existe. Il ne tient qu’aux défenseurs de la justice de la ravitailler, de la faire vivre.

Et en France ?

Ces nœuds se retrouvent parfois. À moindre échelle. Paris compte tout de même, en seulement 10 ans, six assassinats de Kurdes – par l’extrême droite turque et française : c’est une question nationale. Le mouvement antiraciste, anticolonialiste, décolonial, appelons-le comme on veut, s’est assez peu mobilisé en faveur du mouvement révolutionnaire kurde régional et diasporique. Pire : il a pu exister, ici ou là, des silences, des complaisances, sinon plus, avec le pouvoir turc. Imagine-t-on des antiracistes conséquents saluer le régime israélien ? En matière de nettoyage ethnique, de répression, d’oppression, la Turquie n’a pourtant rien à envier à Israël. Comme l’a récemment déclaré un cadre du PKK, « il n’y a pas eu, contre les attaques que la Turquie mène actuellement sur de grandes parts du Kurdistan du Sud, ne serait-ce qu’une fraction des protestations qui se sont élevées contre les attaques visant Gaza ». Il ne s’agit évidemment pas d’entrer dans une logique concurrentielle. De faire des comptes mesquins. Mais de comprendre pourquoi ça coince – car, manifestement, ça coince. On vient d’esquisser quelques ressorts. C’est aux collectifs qu’il revient d’y remédier, bien sûr.

Ayelet Shake, ministre de la Justice israélienne déclarait que « Les enfants palestiniens sont des petits serpents. Nous les tuons avant qu’ils grandissent ». De la Palestine au Kurdistan, la colonisation tue des enfants. La petite Nûdem confrontée à l’école coloniale l’a très bien compris : « Nous les maudissions avec nos petits cœurs. Ils voulaient nous faire vivre entre la mort et l’assimilation. Nous le savions. Nous avions compris tant de choses, déjà. […] Nous étions kurdes : notre nom et notre gloire étaient manifestes, notre histoire profonde et très ancienne. » Depuis cette colère, Nûdem ira vers la musique…

Elle a, depuis son plus jeune âge, été portée par la musique. Elle a ensuite politisé son art. Elle a, on en a parlé, fait de ses chansons un levier de résistance populaire. Et ça a fonctionné. En 2015, en 2016, ses chansons résonnaient sur les barricades. De sa cellule, elle enseigne la musique à ses camarades. C’est toute sa vie. Elle ne pense qu’au moment où elle aura la possibilité de remonter sur scène.

Vous écrivez en tant que français socialiste. Peut-être que dans le champ politique français, mieux vaudrait dire « communiste » pour ne pas être considéré comme un membre du PS ?

Quand j’entends le mot « socialisme », j’entends « révolution socialiste », j’entends « Socialisme ou barbarie », j’entends le socialisme d’Amilcar Cabral ou de Fred Hampton, j’entends l’appel au « socialisme mondial » formulé il n’y a pas si longtemps par Samir Amin. Je n’ai, jusqu’à ce jour, jamais rencontré de pensée politique aussi puissante, aussi féconde : le socialisme me paraît être la seule issue de secours face aux deux périls majeurs auxquels nous sommes confrontés – la percée néofasciste et la destruction climatique. Toutes les autres propositions politiques sont en mesure de se couler dans la syntaxe du capitalisme. Mais on peut tout à fait discuter terminologie ! « Communisme » me va très bien aussi. D’autres y entendront, de façon rédhibitoire, le PC, la Stasi ou les camps de rééducation. « Socialisme », « communisme », c’est la même chose : la dignité pour le grand nombre, au cœur de la Terre. Il me paraît urgent, je dirais même vital, que nous, tous, quels que soient nos attachements, nos histoires, nos exigences propres, quels que soient nos dissensions, même, nos conflits, parfois, que nous nous groupions autour d’un signifiant positif, rassembleur et capable de toucher le grand nombre. Les gens pour qui la politique n’est pas le centre de leur vie. Les gens qui ne connaissent rien à ces dissensions et ces conflits. « Socialisme » a fait ses preuves dans tous les continents et toutes les langues. Il est en mesure de synchroniser l’ensemble des luttes antiracistes, féministes, écologistes. C’est, en tout cas, une des pistes de réflexion que mon travail s’emploie à proposer.

Il y a ce passage du livre où vous racontez la découverte des « cahiers politiques » de Nûdem : « Lénine », « Marx », « Engels », « socialisme », « impérialisme »… Et vous écrivez : « par-delà les nations instituées, les mémoires singulières et les cultures propres, où se dit le socialisme je sais un frère, je sais une sœur ». Ce livre est donc celui de votre sœur comme De nos frères blessés était celui de votre frère assassiné par l’État français ?

Cette lecture me plaît. Je dois vous avouer que je n’ai réalisé que tardivement, des années après sa publication, que le mot « frères », dans ce titre, avait une portée masculine. Ça peut sembler idiot mais je ne la vois pas immédiatement. J’entends « fraternité » de la même façon : sans sexe. Il a fallu que des femmes me disent ne pas l’entendre ainsi pour que je réalise qu’il n’avait pas nécessairement le sens que je lui avais toujours attribué. J’aime beaucoup le mot « camarades », je l’emploie semblablement. Ils sont synonymes. À une différence près, peut-être : la fraternité, les frères, les sœurs, c’est la possibilité de penser la famille autrement. Non plus la famille cellulaire, officielle, testamentaire, mais la famille qu’on se bricole. L’acte plutôt que le sang. Je ne sais plus dans quel livre Paul Nizan écrit des communistes qu’ils ont « une conscience presque biologique d’espèce ». Je comprends ça. Je n’ai pas de rapport « culturaliste » aux populations, ce n’est pas, chez « l’Autre », ses particularismes qui retiennent d’emblée mon attention. « Les Kurdes », ce sont aussi les Kurdes qui soutiennent l’AKP. Ma solidarité, ma camaraderie, ma fraternité, mon internationalisme, appelez-ça comme vous voulez, s’élabore sur des bases politiques, morales, philosophiques. Où il y a politique – c’est-à-dire conflit entre au moins deux grands projets antagonistes pour l’organisation du monde –, il y a la possibilité d’une politique émancipatrice, donc la possibilité de ce qu’on appelle trop ordinairement « l’humanité ». Ainsi entendu, oui, Nûdem est une sœur et Dianou un frère.

Vous ne cachez pas les responsabilités de la France dans la guerre aux Kurdes. Était-ce un besoin pour vous de dénoncer cette réalité ? En tant que français, quelle serait selon vous la position que devrait tenir toute personne solidaire de la cause kurde ?

Il est, personne ne l’ignore, très commode de critiquer le voisin. Et, en France, sans grand risque de s’en prendre à Erdoğan. Si j’ai pu le faire avec cette vigueur, c’est aussi parce que j’ai, avant ça, longuement écrit sur l’impérialisme français. Trois de mes livres ont porté sur ce sujet. Je savais que mon propos était, dès lors, impossible à corrompre. C’est un livre qui opère simultanément sur plusieurs lignes. Le bloc libéral occidental ne pourra pas en faire usage. Les gens qui haïssent l’islam non plus – Nûdem est née dans une famille musulmane. Les partisans d’un régime théocratique non plus. Les Kurdes contre-révolutionnaires non plus. Je me suis longuement attaqué à l’empire français et sa mémoire, et je l’ai fait le plus naturellement du monde : en tant que français. Précisons : en tant que socialiste français. C’est une banale question de cohérence. On ne peut pas aspirer à l’abolition du capitalisme et se taire sur l’exportation sanglante des capitaux, sur l’expropriation des terres. En 1916, le pouvoir français a cosigné les accords Sykes-Picot pour se partager le Moyen-Orient avec le Royaume-Uni : nous sommes liés à cette histoire, qu’on le veuille ou non. Depuis 2009, l’État français a livré pour plus de 400 millions d’euros d’armes à l’État turc, lequel est redevenu, en 2020, le quatrième marché export de biens commerciaux de la France – hors Union européenne, Royaume-Uni et Suisse. Il n’y a plus de « bords » au monde. Tout est intriqué. Tout un chacun est pris dans les filets. Les Français soucieux de défendre la cause anticolonialiste kurde peuvent, pour commencer, appeler à ce que leur État retire le PKK de la liste des organisations terroristes. Ce serait un geste international important. Ils peuvent critiquer sans relâche l’OTAN, qui épaule la Turquie dans ses crimes. Ils peuvent se prononcer en faveur de la libération d’Öcalan. Il peuvent demander à Macron pourquoi ce dernier a tenu à rappeler en public « l’engagement de la France contre le PKK ». Ils peuvent soutenir la levée du secret défense dans l’affaire du triple assassinat de janvier 2013. Ils peuvent, à l’instar du mouvement BDS, imaginer des formes de boycott. Ils peuvent, s’ils ont accès au monde de l’édition, faire traduire des textes clés. Il y a tout un tas de choses à entreprendre, nationalement.

Vous donnez une place particulière à sa mère, tout comme Nûdem le fait, d’ailleurs, dans sa partie du livre. J’ai trouvé ça important, et beau.

Cette femme ne parle que le kurmancî – pas même le turc, donc, contrairement à son époux, un paysan à la retraite. Nous n’avons pas pu dialoguer ensemble mais je me suis souvent trouvé à ses côtés. Je ne sais trop comment le redire là : elle s’est montrée plus qu’amène à mon endroit. Ne pas pouvoir nous parler directement ne m’a jamais pesé. Elle a eu douze enfants. Elle était très proche de Nûdem. C’est une belle vieille dame, sans l’ombre d’un doute.

Et puis il y a la prison, aussi. Dans laquelle Nûdem se trouve depuis 2015. Elle y écrit : « J’ai franchi sept portes en fer escortée de plusieurs hommes : c’était comme descendre sept étages droit dans les ténèbres. […] En arrivant dans le dortoir, je me suis trouvée face à une vingtaine de visages de femmes. Elles souriaient et me regardaient avec affection. [… ] [Dans leurs] regards, on pouvait voir une bombe prête à exploser le cœur et le cerveau de l’ennemi. »

Elle a écrit ça en prison, oui. Elle venait d’être torturée par la police. Elle doit demeurer en prison jusqu’en 2034. Sauf si le pouvoir en vient, pour une raison qu’il est, pour l’heure, impossible à imaginer, à la libérer plus tôt que prévu. Ses proches espéraient la victoire de Kemal Kılıçdaroğlu, à la dernière et récente élection présidentielle. L’homme est un nationaliste, bien sûr, mais le CHP n’est pas l’alliance fasciste AKP-MHP. Les quelques espoirs d’une amnistie de masse sont aussitôt retombés.

Vous soutenez justement la campagne internationale de libération de Nûdem. Pouvez-vous nous en dire plus ? Comment pouvons-nous soutenir cette campagne ?

Je fais partie du comité de soutien Free Nûdem Durak, qui coordonne cette campagne internationaliste depuis 2020. Il est composé de personnes liées à la France, à l’Algérie, à la Turquie et au Chili. Le livre est né pour accompagner cette campagne – à l’instar du livre de Gisèle Halimi commandité par le comité de soutien à Djamila Boupacha, durant la guerre d’Algérie. C’est une campagne classique, disons, comme il en existe pour plusieurs prisonniers politiques de par le monde. Comme il a existé pour Angela Davis, qui, d’ailleurs, soutient Nûdem Durak. Elle a pour but d’attirer l’attention sur son cas et, évidemment, sur celui de tous les détenus qui partagent son sort. Car il faut le répéter : Nûdem Durak n’est pas un cas isolé. Son histoire est des plus communes. Banales. La campagne a déjà contribué, dans une certaine mesure, à l’amélioration de ses conditions de détention. Elle lui donne de la force. Nûdem la suit. N’importe qui peut participer, de cent façons. Sur Internet, dans la rue, par voie de presse. Pour aider les prisonniers, il faut répéter leurs noms, inlassablement. Il faut faire connaître leur cause et leurs bourreaux.

Finalement, j’ai le sentiment que ce qui peut le mieux résumer votre livre sont ces lignes écrites par Jean Genet que vous citez : « [L]e livre est là, dur, certain, et je le répète, à la fois arme de combat pour une libération et poème d’amour. En cela je ne vois aucun miracle, sauf celui de la vérité même, qui s’expose toute nue. » C’est ce qu’a été votre livre pour moi : une arme de combat pour la libération de mon peuple et un poème d’amour d’un ami militant pour une sœur kurde, pour mon peuple en lutte.

Ce propos de Genet est extrait d’un texte qu’il avait rédigé en guise de préface aux écrits de prison de George Jackson, un militant du Black Panther Party. C’était en 1970. « Arme de combat » et « poème d’amour », c’est ainsi que j’ai lu le manuscrit de prison de Nûdem. Le parallèle m’a paru évident. J’entends, en prolongement, qu’on puisse lire mon livre comme vous le lisez. Je tiens Nûdem pour une amie – le mot est étrange, il est vrai, au regard de ses conditions d’existence. Mais, le temps passant, il va de soi que cette militante inconnue est devenue une camarade, puis que cette camarade est devenue une personne importante pour moi. C’est la grande différence d’avec mes précédents ouvrages, où j’écrivais sur des personnes disparues. Ici, les mots prennent un tout autre poids. Et, par le truchement de la campagne, écrire devient une sorte d’acte concret. La politique, je ne vous apprends rien, est un lieu difficile. Âpre, brutal, cassant. Souvent désespérant. On encaisse plus souvent qu’on trouve matière à se réjouir. On est menacé par le vertige de l’impouvoir – d’autant plus aigu quand on s’engage sur plusieurs espaces géographiques à la fois. Je n’ai rien contre la rage et la colère ; il m’arrive même d’y puiser pour écrire. Mais il faut aussi se ménager de petites places de paix. Des haltes. Des terrains qui ne soient pas que de lutte. Sans quoi le risque est grand d’être bouffé par l’aigreur, le ressentiment, les vains tracas. Ce n’est pas un mot simple à déployer, « amour », dans pareille configuration. Mais il m’apparaît qu’on doit aussi aimer, sur cette route accidentée qu’est le socialisme. L’amitié en offre une des plus belles possibilités. J’aime aimer quand j’écris. Je n’écris probablement que porté par ce sentiment – il ne me viendrait pas à l’esprit de composer un livre, fût-il critique, sur un ennemi. Ça peut sembler curieux mais je dis au début du petit livre sur Hô Chi Minh que je nourris de l’affection pour le jeune homme qu’il a été : c’est vrai. Je ne travaille pas des matériaux froids, des archives seulement stimulantes intellectuellement. Ce dernier livre m’a entaillé plus que tous les autres. La politique est également affaire de passion, je n’ai pas le moindre problème avec ça. Pasolini a écrit dans les années 1960 : « je sens que le mot amour […] doit être considéré comme faisant partie de notre combat ». Une sorte d’amour révolutionnaire.

Permettez-moi de finir par ces mots de Nûdem tirés de son poème « Efrîna delal », en l’honneur d’Efrîn, ville tombée aux mains des alliés terroristes de la Turquie en 2018…

Je vous en prie.

« Entendez-le
Le peuple kurde n’est pas seul
Il a une longue histoire
Il a ses montagnes pour alliées
Et puis un cœur universel »